“Esthétique de Revanche” et l’esprit de Taksim

05.06.2013
Traduction: Translators for Justice
Source: http://mimesis-dergi.org/2013/06/rovans-estetigi-ve-taksimin-ruhu/

par Fırat Güllü

Imaginez cette scène: les représentants de la communauté alévie visitent le Maire de Beyoglu[1] pour expliquer que les alévis d’Istanbul sont très dispersés d’où la nécessité d’un lieu de culte qui pourrait les réunir sous le même toit. Dans cet objectif, ils demandent la permission de la mairie pour la construction d’un grand djemevi[2] à Taksim qui sera financé en grande partie par leur communauté et veulent qu’on leur montre un terrain. Bien qu’il prévoie les réactions  probables de l’électorat sunnite-conservateur du parti dont il est membre, le Maire consentit. Les socio-démocrates, les verts et les homosexuels qui siègent à l’Assemblée municipale votent pour le projet et la construction d’un grand et moderne djemevi commence. Dès qu’un groupe de conservateurs radicaux se réunissent pour manifester et arrêter la construction, les forces de l’ordre assurent la continuation des travaux prenant sous leur garde la zone concernée.Il paraît que la civilisation devrait être une chose pareille. D’ici il y a quelques années pendant la construction en Cologne a créé des grandes controverses, une situation plus ou moins pareille avait eu lieu. À ma connaissance, la construction de cette mosquée qui continue sans être point entravée des manifestations des néonazis se terminera bientôt. Ce processus dont chaque étape étant discutée en public, ayant été géré de façon aussi transparente que possible prenant en compte des critères principaux des droits de l’homme, avait été suivi de près en Turquie. Est-ce qu’il a été question pour nous d’en tirer un exemple ? Compte tenu de la basse probabilité que cette scène se produise (en Turquie), il serait impossible d’alléguer une telle chose. Nos traditions sont un peu différentes. Les lieux de culte sont construits par les sultans ou les hommes d’État et les plus monumentaux ont toujours été les mosquées sunnites.

Notre Premier Ministre avait explicitement affirmé sa tendance à poursuivre cette tradition à l’époque contemporaine pendant qu’il annonçait ses projets d’envergure qui changeraient le panorama d’Istanbul juste au seuil de sa dernière période qu’il qualifie « de maître »[3]. Il a une utopie pour Istanbul : une ville du 21ème siècle ornée des tours « modernes », des bassins et des aménagements de paysage artificiels, abritant des mosquées de grande hauteur dont une « ville musulmane » de 20 millions de population mérite, couronnée d’un canal non créé par le Dieu mais par l’homme et enfin déplacée vers les bords de la Mer Noire avec le troisième pont de Bosphore et le nouvel aéroport. Par ailleurs un lieu spécial a une place importante dans cette utopie : la Place Taksim. Dénudée de son histoire et identité suite aux interventions effectuées sous le nom de « piétonisation », cette place avait été sauvegardée des autorités ottomanes qui n’y s’étaient pas beaucoup mêlées puisqu’elle était faisait partie du quartier des « infidèles ». C’est à la période républicaine qu’elle avait été ornée des symboles « d’élitisme laïc » ce qui incite le gouvernement actuel à la cibler dans sa période de « maître ». Mais l’histoire alternative de cette place est en train d’être écrite par les grands efforts du peuple et des travailleurs au-delà de tous ces projets d’ingénierie sociale imposés par le pouvoir.

Comment expliquer le sens de tous ces projets concernant notamment la Place Taksim mis en œuvre par la tendance de destruction conservatrice concrétisée dans le caractère du Premier Ministre? Il ne serait pas erroné de dire qu’une approche que l’on rencontre rarement dans l’urbanisme, une sorte d’« esthétique de revanche » y est déterminante. Nous sommes en face d’une situation où la totalité des constructions et des aménagements de paysage est plutôt déterminée par une sorte de sentiment de revanche sur les élites républicaines et de leur Istanbul que par les valeurs esthétiques. Autrement dit l’évolution de la ville depuis un siècle, ses besoins, sa population croissante n’ont aucune importance.

Quand il s’agit de Taksim, le Premier Ministre et l’urbanisme concrétisé dans sa mentalité sont entièrement motivés à la prise d’une revanche esthétique sur la République : le centre culturel Atatürk qui se transforme déjà à des ruines abandonnées sera démoli pour être remplacé par un centre culturel –et la part des spectacles comme ceux d’opéra ou ballet, déjà totalement abandonnés par les artistes eux-mêmes qui s’y trouvaient, feront l’objet des discussions sérieuses- ; on ne se contentera pas des petites et belles mosquées parsemées çà et là dans divers quartiers de Taksim et une laide mosquée moderne similaire à celle d’Ataşehir et probablement plus élevée par rapport à l’église la plus proche –qui ne recevra qu’un petit nombre de pratiquants en dehors des journées spéciales- sera érigée ; et ainsi « Taksim l’Infidèle » sera islamisé. La Byzance sera reconquise, la réplique de la fameuse caserne Topçu démolie à la période républicaine en raison de son utilisation comme le quartier général de l’insurrection de 31 mars sera bâtie et ainsi la seule espace naturelle et publique de Taksim sera anéantie ; pour justifier la construction de cet édifice, qui n’a aucun sens à part la prise de revanche, un centre commercial sera créé en dessous…Bref, un « monstre »[4] qui n’a rien à voir avec la logique de l’urbanisme sera créé. On ne demandera à personne. On ne le discutera point. Toute décision sera prise derrière les portes fermées et sera imposée, si nécessaire par force.

Voilà, ceux qui sont paralysés avec ce dernier soulèvement populaire c’est cet état d’âme pathologique, cette arrogance de pouvoir, cette mentalité narcissique de macho. Dans le passé c’étaient le peuple et les travailleurs qui, ayant surpassé les symboles artificiels des élites étatiques, avaient soufflé de l’âme dans la Place Taksim et écrit son histoire alternative. Aujourd’hui ce sont toujours les larges masses populaires qui défient les efforts de ceux qui se considèrent comme souverains du nouveau système et qui luttent pour prendre la revanche sur les anciens souverains. Ce sera eux qui vont souffler de l’âme dans Taksim qui perd sérieusement de son éclat à cause des travaux de constructions effectués dans les derniers périodes.


[1] NdT : Sous-préfecture au centre d’Istanbul connu dans l’histoire sous le nom de Péra. La Place Taksim et le Parc Gezi où se déroulent les manifestations depuis fin avril 2013 se trouvent dans cette sous-préfecture.

[2] NdT: Lieu de culte des alévis

[3] NdT: L’auteur fait allusion à l’architecte ottoman Sinan dont la dernière période au cours duquel il a construit ses chefs-d’œuvre notamment la Mosquée Selimiye, est appelée « la période de maître ».

[4] NdT: L’auteur fait allusion aux propos d’Erdogan qui avait qualifié de “monstre” une sculpture mise en œuvre par un sculpteur turc renommé

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s